NKEMBE PESAUK l’architecte de la musique gospel au Cameroun

La musique issue des églises dites de réveil n’avait pas d’âme. Elle ne reposait sur rien sinon la parole de l’homme de DIEU ou berger desdits musiciens qui s’exécutaient par crainte de malédiction ou d’excommunication. L’amateurisme s’était progressivement installé et l’évangile se retrouvait bloqué. La conversion du ministre de l’Éternel NKEMBE Pesauk et son intérêt pour la chose musicale changea tout. Il a brisé les codes du pentecôtisme et imposé la norme musicale qui a porté et continue à porter des fruits. Nous avons rencontré un de ses compagnons de route. Le  Docteur  Lin Bernard NKA (Lin Nka) auteur-compositeur et pasteur s’est prêté aux jeux de questions-réponses  sur la personne de Nkembe Pesauk et son legs culturel et artistique.

Journal Chrétien : En tant qu’ancien membre de la World Conquest Music (WCM), quel souvenir gardez-vous de Nkembe Pesauk ?

 Lin Nka : Je garde de Nkembe Pesauk le souvenir d’un homme visionnaire, positif, vrai, humble, très intelligent, fort de caractère, fonctionnant sur des principes et un peu en avance sur son temps. Il était fidèle en amitié, généreux et franc dans son langage. Un artiste aux talents inouïs doté d’une oreille musicale incroyable, un homme qui avait rêvé d’une Afrique rayonnante de ses atouts uniques et pluriels… L’homme par qui la recherche de la qualité est entrée dans l’univers de la musique des églises dites de réveil au Cameroun, et dont la tendance très prononcée pour les exploits spirituels reléguait au rang de distraction la musique et le chant.

Journal Chrétien : Il se dit que Nkembe Pesauk a révolutionné la musique Gospel au Cameroun en général et  la WCM en particulier. Pouvez-vous revenir sur quelques-unes de ces transformations en tant qu’acteur de la première heure ?

 Lin Nka :  À l’issue de l’enregistrement de l’album « Le chemin de l’obéissance » par une équipe de Gospel House conduite par Madeleine Yombi, Nkembe Pesauk, frappé par la profondeur de leurs textes et la beauté de leurs mélodies, mais aussi choqué par leur amateurisme, propose de les former à la musique, au chant et à la gestion de  leur carrière artistique. Il finit lui-même par intégrer ce groupe après sa conversion. Il aide chacun à connaitre son domaine spécifique et à évoluer dans son couloir, à développer son potentiel et à jouer sa partition en harmonie avec les autres. Il impose la reconnaissance et la valorisation des talents, le travail dur et le respect des normes et standards professionnels de l’art musical. Ainsi par exemple, des cantiques tels que « Il est la ! » arrivaient au studio avec 13 couplets et en ressortaient avec 4, des chanteurs solos se retrouvaient en train de faire uniquement les chœurs tandis que d’autres voix jusque-là discrètes étaient portées an premier plan, selon les aptitudes qui se révélaient chez les uns et les autres.

Cette façon de faire a bouleversé les principes en vigueur dans la gestion de la chose musicale au sein des groupes chrétiens, qui assuraient des rôles selon l’ancienneté spirituelle ou la relation avec le dirigeant. Plusieurs se sont retirés de la course pendant que d’autres étaient simplement réorientés vers d’autres ministères.

C’est dans cette mouvance que les albums « Quel Noel ! », « Il est assis sur le trône », « Il est la ! » etc. sont produits, au grand émerveillement du public. Dès lors, les chansons de Gospel House Music sont jouées en boucle sur les antennes des radios nationales de l’heure. Le résultat est tel que la vision de Gospel House Music s’élargit au monde entier ou leurs œuvres désormais portent des fruits, et Gospel House Music devient World Conquest Music. Une quinzaine d’albums seront produits en moins d’un quart de siècle.

Ceci incite d’autres groupes et artistes chrétiens à solliciter les services de Soyoko. Certains sont recalés, d’autres plus heureux sont recadrés, assistés, accompagnés pour des tarifs dérisoires. Le grand public a pu ainsi découvrir et apprécier, entre autres :

Maurice Dassi, Sinclair Gabriel, Royal Voice, Odile Ngaska, Source de Vie (avec Charles Aoudou), Jean-Marie Bindzi, Coco Bertin, Les Moissonneurs…

A la faveur de la méga campagne d’évangélisation de Reinhard Bonnke à Yaoundé en 1997, Nkembe rassemble les artistes prenant part au ministère de la musique pour la production de l’album de la campagne, présenté par le pasteur Pierre Makon : Les Moissonneurs sont nés (Philippe Mbonjo, Jean Pierre Yene, Lydienne Matip, Sinclair Gabriel, etc)

Pour rehausser le niveau de la musique dans les églises, il a commencé à dispenser des cours de musique et de guitare en prescrivant a ceux qui sont formés d’en former d’autres. Le mouvement était lancé, il continue à l’heure actuelle.

Nkembe a fait une brèche dans les barrières du protectionnisme religieux en réalisant un album avec des artistes chrétiens de différentes dénominations, avec la participation d’un pasteur d’une église autre que la sienne.

Journal Chrétien : Un mot sur l’héritage culturel et artistique qu’il lègue à la postérité     

 Lin Nka :   Nkembe était profondément anti-tribaliste. Il militait pour la valorisation du patrimoine culturel africain, l’affirmation de l’identité culturelle aux niveaux individuel et collectif, la mise en lumière des spécificités rythmiques et sonores des musiques du Cameroun sahélien et des Grass Fields, la transcendance des intérêts claniques et égocentriques pour produire le meilleur qui se peut.

Nkembe a apporté de la créativité dans la musique d’église ; il en a fait un art au sens plein du terme avec des standards aussi bien techniques que spirituels. Là où on estimait que le spirituel suffisait, que la technique relevait du « monde » et le talent de la chair, il a apporté la recherche de l’excellence à travers le choix des artistes, la répartition des rôles selon les talents, la formation, la maitrise, la performance. Cela fut douloureux à appliquer mais aujourd’hui, la musique d’église, c’est de la musique et dans les églises, il y a de la musique.

Nkembe a amené les artistes chrétiens à travailler ensemble, à être ensemble et à se compléter. Illustration : Pour réaliser l’album de Coco Bertin intitulé « Na Mallah », plusieurs artistes ont lu les textes des chants écrits par Coco Bertin et ont composé pour lui des mélodies selon leurs sensibilités. Coco Bertin a été émerveillé par le résultat. Le titre « Sans voir, je crois » fut ma contribution.

Journal Chrétien : Quelle est votre lecture de la musique dite religieuse au Cameroun ? Qu’est-ce qui manque à celle dite Gospel pour atteindre les sommets ?

Lin Nka :   La musique dite religieuse ne constitue pas un genre en tant que tel, mais une catégorie avec plusieurs styles selon les confessions. Le chant protestant est resté constant dans le style et la thématique et fait grand usage de la programmation électronique. Cela est économique et pratique pour l’animation mais dommage pour la célébration qui, comme le commande la Bible, se fait avec des instruments joués par des artistes. Le chant catholique traditionnel local initié par des prélats et musicologues maîtrisant aussi bien la théologie que la culture, qui avait une âme et de la profondeur, est de plus en plus remplacé par une sorte de syncrétisme musical difficile à catégoriser. Les églises dites de réveil présentent moins de chorales et plus d’individualités ayant leurs styles, leurs sensibilités, leurs aspirations.

La tendance générale est à l’animation, l’exposition de soi et des talents individuels. La musique d’église est plus une musique de spectacle qu’une musique d’édification. Le niveau technique des acteurs est très élevé aujourd’hui.

Ce qui manque à la musique dite Gospel pour atteindre les sommets ?

  • Du contenu en termes d’histoire avec Dieu, d’expériences de vie et de ministère, de révélations et d’enseignements.
  • De l’authenticité et de la discipline : créer, faire valider par des autorités spirituelles et artistiques, accepter d’évoluer dans son couloir dans un esprit d’équipe. « C’est ensemble qu’on est fort » oui, mais pas en tant que vedette. C’est ensemble dans un projet commun, fondus les uns dans les autres en unité de cœurs et soumis à l’autorité artistique et spirituelle. Lorsque chacun occupe effectivement sa place et joue pleinement son rôle, c’est alors qu’on est fort : en tant que corps.

WCM disposait de grands auteurs-compositeurs (Jude Essiene, Madeleine Yombi, Lin B. Nka, Jean-François Edogue, Jean-Marie Bindzi, Grace Essiene, etc.). Les textes étaient soumis à l’approbation du Pr. Zacharias Tanee Fomum, ensuite les mélodies étaient filtrées par le directeur artistique Jude Essiene avant de passer au moule de Nkembe Pesauk, l’arrangeur.

C’est ainsi que ceux qui marchent avec Dieu sont par Lui émondés, moulés et utilisés pour Sa gloire.

THIERRY EDJEGUE

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